Une journée sur l’eau avec Sea Shepherd

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Mars 2021. Opération Dolphin Bycatch

4h du matin.
Réveil silencieux au milieu des équipes de bénévoles qui vivent ensemble dans un lieu gardé secret. Il est temps d’enfiler plusieurs couches de vêtements et d’embarquer les combinaisons étanches dans la voiture. Une heure et quelques dizaines de kilomètres plus tard, nous arrivons au port pour prendre la relève de ceux qui sont restés toute la nuit afin de veiller sur le bateau. En effet, au port il faut se faire discret, Sea Shepherd semble être considéré comme l’ennemi numéro 1 des pêcheurs. Cette sensation est confirmée par les différents messages radios interceptés et qui nous sont directement adressés durant la matinée. Au milieu de quelques messages cordiaux, bien que tendus, on nous interpelle, nous dit de dégager.

Des premières lueurs du jour jusqu’au milieu de l’après-midi, à 5 sur le zodiac, nous suivront les bateaux de pêche qui relèvent leurs filets. La mission est simple : rester à une certaine de distance de sécurité et filmer les remontées de filet. Les images récupérées permettent de comptabiliser et de témoigner du nombre de « prises accidentelles » de dauphins dans ces filets. Selon Pelagis, un observatoire du CNRS, de janvier à mars 2020, le RNE (Réseau National Échouages) a enregistré 1067 échouages de petits cétacés sur la façade atlantique et en Manche. D’après les examens réalisés, la capture dans un engin de pêche reste la principale cause de mortalité observée chez le dauphin commun lors des événements d’échouages multiples en hiver et ce depuis les années 1990.

Je me surprends à regarder l’horizon, vide, dans le bruit sourd des enrouleurs de lignes, les mouettes s’affairent autour des poissons que les pêcheurs rejettent à l’eau. Parfois le bruit d’un marteau qui s’obstine à détruire un crabe ou un coquillage emmêlé dans les fils me terrifie. Je pensais avoir conscience de la réalité de la pêche, j’ai grandi sur la côte atlantique et il m’est arrivé de pêcher à la ligne avec des copains ou de la famille. Mais je n’avais jusqu’à ce jour pas conscience de la violence. Entre les humains et les autres animaux, leurs besoins respectifs de (sur)vivre. La violence d’un système, d’un monde, d’une lutte.

Mon cœur se serre quand je me rends compte que nous suivons ce bateau depuis plusieurs heures et qu’il ne cesse de remonter ses entrailles de plastiques. Et sur la carte GPS, j’en vois des centaines. Reste-il une seule langue de fond marin qui ne soit recouverte de filet ?

Il y a un univers entier qui sépare les deux bords – à tribord, le soleil qui épouse doucement les vagues argentées, la chaleur qui vient sécher l’écume sur mon visage et mon appareil photo, le goût salé de l’infini qui s’offre à moi – à bâbord, les deux activistes qui luttent pour tenir debout et filmer sans interruption la remonté des filets, éblouis par le projecteur que les pêcheurs ont dirigé vers nous, les craquements, le vacarme mais en même temps le silence, lourd, des militant.e.s qui savent ce qui se jouent sous leurs yeux. Un énième acte d’une tragédie qui prend place en Atlantique.

Des militant.e.s qui sont avant tout, des hommes et des femmes, qui partagent une envie : que la mer reste vivante.


Plus d’infos : https://seashepherd.fr/les-campagnes-sea-shepherd/operation-dolphin-bycatch/, https://www.observatoire-pelagis.cnrs.fr/